Le Poème du mois

JUILLET  2017

tout                                                               contre
la     foule rentr&          au           ventre estomaqu&

au loin ressenti soudain tout au plus et au dedans

au loin contre   la  foule au    ventre      estomaqu&
la foule  rentre  au  ventre  rentr&        estomaqu&

la foule rentre et enfle la foule

 

par     suspens    lang   noueuse   quelque    chose     d’autre         ventr&e

par    suspens    ventr&e    houleuse    quelque    part   d’autre       entr&

il  en  est  et  d’autres  encore  et  d’autres  noueux  dans  la  lang rentr&

lang          paroleuse         parlant       dan       la         parole              nous
lang  paroleuse  roulant  dans la houle ventr&e et d’autres    encore     etencore
et       encore     il     en     est      encore      et          d’autres         noueux
il en est il en est presque éteints

 

ça dans l’entre entre nous dis-tu. et plus. dis-tu. quoique en devant nous dis-tu où la ligne loin. la ligne bleue. où de l’en devant nous échappent aboiements bruits de moteur autres couacs.

 

ça venu. au dedan. comme monte et au-delà. du dedan. pas à pas. ça venu.

 

ça m’est venu. être là. fenêtre, table, pluie. ça m’est venu. je suis dans le dedan. dan le dedan du dedan et encore. au-delà. dan le dedan du dedan dedan. en arrière du dedan dedan. à l’ombre. ça m’est venu. ça viendra encore. être là. dans l’ombre du dedan dedan. à l'abri de la flotte. dehors. et nous tous au dedan là à l'abri de la flotte. à l’ombre. sur la planche. ça m’est venu. être là. avec le dedan de mon dedan. des nuits.

Fred GRIOT

Book 0

Ed. Dernier Télégramme, 2013

 

 

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FÉVRIER  2017

Face à face. Sans affront. Une mise
à distance....

 

Elle s'écarte ou se dérobe et met à nu
l’œil. La peau du regard suspend
la fouille.

 

Il ne la mange pas.

 

Os tournés par la chair.

 

Il ne la ronge pas.
il ne la songe pas.

 

Longe des nuits
il veille.

 

Ombre sans nostalgies
deux qui viennent.

 

(...)

 

Le sommeil la ravit.
Elle abandonne
la main qui enfante sa copie.

 

Elle est plus nue
que le désir qui la dévêt
plus nue que les doigts qui la touchent.

 

Il ne sait rien de sa nudité,
rien de l'aurore
qui traverse la nuit.

 

La bouche ouvre le livre.

 

Michaël Glück, LE LIT (dans la suite des jours),
éditions L'amourier, 1997

JANVIER 2017

The apple trees are barking

 

The apple trees are barking
the beestings on my scalp
mark the rage of the swarm
hold, my honey, your sweetness.


The sky is pressing its thumbs
into my eyes
his constellations are fleeing
hold, my honey, your sweetness.


The endless rain
desiring the mountains as sand
is preparing me for bed
hold, my honey, your sweetness.

 

Les pommiers aboient

 

Les pommiers aboient
les piqûres d'abeille sur mon crâne
marquent la fureur de l'essaim
retiens, mon cœur, ta douceur.

 

Le ciel enfonce ses pouces
dans mes yeux
ses constellations s'enfuient
retiens, mon cœur, ta douceur.

 

La pluie incessante
qui veut changer en sable les montagnes
me prépare pour le lit
retiens, mon cœur, ta douceur.

 

John Berger

"La louche et autres poèmes", Bacchanales hors série, 2012 (Maison de la poésie Rhône-Alpes)

DECEMBRE 2016

Message/Hommage de Zéno Bianu :

 

Sylvie Brès

nous a quittés

apaisée

le mardi 20 septembre 2016,

après s’être battue depuis dix ans

contre la « longue maladie ».

 

« Les poèmes de Sylvie Brès

ont la beauté et la vérité des sources »,

disait Yves Bonnefoy,

sensible à la façon dont

Sylvie s’attachait sans relâche,

par on ne sait quel ultime tour de force,

à métamorphoser la maladie en poème.

 

Tu les entailles

au diamant

tes mots

tu leur voudrais

tant d’éclat

mais les voilà qui saignent

et rien ne peut arrêter

cet épanchement.

 

Sylvie Brès

Extrait de "Coeur troglodyte", Castor Astral, 2014

 

NOVEMBRE 2016

Ciné-Chauvet


du temps où la grotte Chauvet était un grand cahier
les animaux étaient plus nombreux que les hommes
alors les hommes dessinaient tous les animaux
ils le faisaient avec précision
en rouge en noir
on ne sait pas vraiment pourquoi ils le faisaient
peur
admiration
désir de leur voler force et puissance
besoin de comprendre
de regarder l’animal
davantage encore
en le dessinant
immobile et mouvant


les hommes se représentaient le moins possible
et toujours de manière furtive
on ne sait pas pourquoi
vraiment
on cherche à comprendre


maintenant les hommes sont très nombreux sur la terre
et certaines espèces d’animaux disparaissent
avec l’aide des hommes
les hommes ne les dessinent plus avec du charbon
ou du manganèse
sur les parois des maisons qu’ils habitent (...)

 

 

Sylvie Durbec

Extrait du texte "Ciné Chauvet", Bacchanales n°56 "Poésie et cinéma" (Maison de la poésie Rhône-Alpes, 2016)

 

OCTOBRE 2016

Je voudrais que s’entende comment la violence historique rentre dans les corps, crée en chacun une parole non parlée, un soliloque muet. D’ordinaire la poésie arrive à ça par des abréviations fabuleuses et des synthèses de foudre donnant à lire toute la structure du langage en abîme. J’entends une poésie qui ne trahisse pas la réalité. J’imagine un théâtre, simple odyssée sous les arbres, solitaire, tacite ou social, où l’auditeur soit dans la position d’entendre ce qu’il écoute comme s’il ne l’avait jamais encore entendu prononcer, bien que vivant de tout temps de ce débordement concentré de sa propre énergie singulière. Où soient des adresses, des voix, un lieu de la parole en soi pour qu’elle puisse exister. Sans quoi, le tragique de la folie le prouve, l’homme est un être donné pour le néant et la disparition. Que la voix retraduise ça, le lieu, le geste, le fuyant. Que s’entendent ces voix, vulnérables de songe, sentences retorses qui évident le mensonge, une beauté statuaire dans le calme plat de l’invective. Je voudrais que s’entende une langue qui par la répartie instantanée retourne le sens à son vide, à la cruauté rapace d’envol qui dort dans la guerre intestine des corps, à la douceur élue de la beauté. Ennuis, soleils, traites impayées, corps courbaturé et l’oppression, le souffle de la révolte. Je me dis qu’une page est tracée diaphane chaque jour au soupir de notre disparition. Je voudrais lui rendre son invention de chair, de verbe et d’insurrection sacrée.

 

 

Patrick Laupin

Extrait de L'Homme imprononçable (La rumeur libre éditions, 2007)

 

SEPTEMBRE 2016

Un livre se touche, un livre se caresse, peut-être ensuite raconte-t-il son histoire.

J'hésite depuis longtemps à écrire ces lignes. Il m'est impossible de dire un texte où elle est nue. Où je la tiens serrée contre moi. Où tout à coup ma mémoire cède sous mon ventre. Et c'est le monde qui s'éventre, se déchire, et se libère.

 

 

On ne prend pas un livre. On le cueille. Sa nuit nous appelle de l'intérieur, tout doux, comme un animal, elle glisse au pays de ceux qui déposent leurs visages et ne dévore qu'elle-même par manque d'espace. C'est une pierre avec un présage, il faut se baisser, lui parler, lire d'abord les yeux fermés. Alors vient grandir cette part imprononçable : le livre s'éclipse. On en garde le souvenir d'une faute, d'une absence. D'un éclair. "

 

Dominique Sampiero

Extrait de La Vie pauvre (coll. l'atelier imaginaire, Editions de la Différence, 1992)

 

DOMINIQUE SAMPIERO sera l'un de nos invités à Gratte-Monde, festival 2016.


Instituteur pendant une vingtaine d’années, militant des pédagogies Freinet, Montessori, Rudolph Steiner et de la pensée humaniste de Françoise Dolto, il démissionne de l’Education nationale pour se consacrer entièrement à l’écriture.
Poète (Prix Ganzo 2014 pour La vie est chaude, éditions Bruno Doucey et pour l’ensemble de son œuvre), romancier (Le rebutant, Gallimard, prix du roman Populiste 2003), auteur de livres jeunesses (P’tite mère, Prix sorcière 2004) mais aussi scénariste (Ça commence aujourd’hui, Prix international de la critique à Berlin, et Holy Lola, deux films réalisés par Bertrand Tavernier) auteur de théâtre (TchatLand / Le bleu est au fond) et réalisateur de courts métrages (La dormeuse / On est méchant avec ceux qu’on aime), il reste profondément attaché à sa région natale et une grande partie de son écriture parle de la lumière des paysages et des vies minuscules en lutte avec leur propre silence et l’oubli.
Son dernier roman Le sentiment de l’inachevé paru en Avril 2016 chez Gallimard est une plongée dans l’enfance à travers laquelle il raconte son histoire d’amour avec une sœur adoptive qui laissera une empreinte forte dans son élan vers l’écriture.

JUIN-JUILLET 2016

Du blanc
chaque dimanche
s’endimanche le père
se fait beau
sorti des graisses et des cambouis
dans la chemise blanche du dimanche
a gratté ses ongles longtemps
et frotté ses mains le père
avec le savon noir des ouvriers longtemps
quand il met la main de la fillette dans la sienne
petite main blanche qu’ il serre
encore
elle,
voit
les sillons noirs.

 

Extrait de "Au cœur battant, rehaut et division"

Textes écrits pour une intervention dans le cadre des nuits blanches de Paris, 6-7 octobre 2012, inédits

 

Patricia Cottron-Daubigné

Bacchanales n°53 - Travail, 2015

 

PATRICIA COTTRON-DAUBIGNÉ
Participe à des lectures et a animé des ateliers d’écriture en milieu carcéral. Rédige des notes de lecture sur remue.net, terre à ciel et recours au poème. Travaille avec des peintres, dernièrement, Claude-Luca Georges et Rémi Imbert. Parmi ses publications récentes : Croquis-démolition (La Différence, 2011), prix de la Voix des lecteurs de Poitou-Charentes et des collégiens de la Biennale des poètes de Val de Marne, une adaptation de Gilgamesh (Gallimard, 2011) et Visage roman (L’Amourier, 2014).

FÉVRIER 2016

Amnistie

 

Au-dessous de la ligne du silence

les moustiques sont très agaçants

On dirait qu’ils s’adonnent

au trafic du sommeil

dans ta cellule de prisonnier

comme si ta façon de dormir

était une violation flagrante

des accords de Genève

et autres traités internationaux

 

Retiens-toi

Tu ne peux pas pisser ici

Danse un peu

sautille

et trouble

la gravité des funérailles

Gare !

Le café aussi

est un diurétique

 

Je suis debout, tout nu

chaque jour

sans Jugement dernier

sans que personne

ne souffle dans le cor

car je suis d’avance

ressuscité

Je suis l’expérience de l’enfer

sur la planète Terre !

La terre

cet enfer apprêté pour… les réfugiés

 

Poèmes traduits de l’arabe par le poète marocain Abdellatif Laâbi, extraits du recueil Instructions internes, publié en 2007 chez Dar al Farabi, Beyrouth

 

Ashraf Fayad

 

Poète palestinien de 35 ans, il a été condamné à mort en Arabie Saoudite pour ses écrits.

JANVIER 2016

Vous pouvez retrouver ce texte dans le numéro 54 de la revue Bacchanales de la Maison de la poésie qui vient de paraitre :

"Aube nouvelle - Poètes libertaires d'Iran"

Je te rebâtirai 

 

Ma patrie, je te rebâtirai

Même si de ma chair ta brique est façonnée

De ton toit les colonnes j'élèverai

Même si de mes os je les taillais

 

A nouveau en toi je respire les fleurs

Réveillant les parfums de ta jeune multitude

A nouveau je laverai ton sang

Par l'onde de mes larmes en torrent

 

A nouveau par un jour de toute clarté

La noirceur déserte enfin notre maison

Et je repeins ma poésie

Avec l'azur de mon ciel

 

Bien que morte, il fut un siècle

Debout sur ma tombe je veillerai

Afin que du Démon je déchire le poitrail

Par mon seul rugissement

 

Quiconque de par sa grâce

Fit renaître des os putrides

M'en verra glorifiée autant qu'une montagne

Sur le terrain de ses épreuves

 

Il est vrai je suis ancienne 

Mais s'il m'est temps d'apprendre encore

Je renaîtrai à la jouvence

Aux côtés de nouveaux bourgeons

 

Tout en ferveur, le dit d'amour à la patrie

A tel point j'accorderai

Pour que les mots jaillis de l'âme

Reprennent vie par ma parole

 

Il est un feu encore assis

En ma poitrine dont le reflet

Je ne doute faiblira de par l'ardeur

De cet air que je respire

 

Je te ferai revivre encore

Malgré mon chant pris par le sang

De mon être, je te rebâtirai

Et même bien plus que je ne puis. 

 

Simine BEHBAHANI

Bacchanales n°54- Aube Nouvelle, poètes libertaires d'Iran, 2015

 

NOVEMBRE 2015

Le parrain de Gratte-Monde, festival de poésie 2015
Gérard Mordillat
Romancier, essayiste, poète et cinéaste français. Il quitte l'imprimerie pour se consacrer à l'écriture. Il publie des poèmes, travaille avec Roberto Rossellini (« grâce à la caissière de la Cinémathèque française »). Il est l'un des « papous » de l’émission de France-Culture Des Papous dans la tête. Auteur de nombreuses fictions et documentaires, notamment sur le thème du travail.


Vous pouvez retrouver ce texte dans le numéro 53 de la revue Bacchanales de la Maison de la poésie qui vient de paraitre :

"Travail - 59 poètes"

Géant


Il travaille chez un géant
De l’habillement
Des milliards de profit
Des milliers d’employés
Une situation confortable
En période de crise
Il fait froid
Il s’est enrhumé
Mais pas question de manquer
Un jour
Il est à son poste
Malré la fièvre
Et les éternuements
Qui n’en finissent jamais
Atchoum ! Ratchoum ! Ratatchoum !
Avec en prime la goutte au nez
Par respect pour les clients
Il file aux sanitaires
Et prend un grand morceau
De papier toilette
Pour parer toute éventualité
Toute la journée il se mouche
Se mouche encore
Se mouche toujours
En sortant il est contrôlé
Comme sont contrôlés tous les employés
Le vigile l’interroge
Sur le présence du papier toilette
Il montre son nez rougi
Explique le rhume, les éternuements,
La nécessité de se moucher
La bienséance
Le lendemain il est mis à pied
Trois jours plus tard
Il est renvoyé pour faute grave
Accusé d’avoir volé
Un rouleau de papier hygiénique
Au géant de l’habillement
Aux 16 milliards de chiffre d’affaire
Au deux milliards de bénéfice


Gérard MORDILLAT

Extrait de Sombres lumières du désir,
éditions Le temps qu’il fait, 2014.

SEPTEMBRE-OCTOBRE 2015

A partir d'octobre et avec un temps fort fin novembre, la Maison de la poésie organise "GRATTE MONDE", son 20e festival de poésie cette année consacré au thème du "travail".

Un numéro de la revue "Bacchanales" l'accompagnera.

L'usine dans la campagne

 

Cette sorte

de rêverie que le temps

donnait, un jour un mur de soleil

sur la route vide en déploie l'étendue,

comprend son rythme large,

saisissant, quasi fourvoyé ;

mais aussi travaillaient les métiers,

le ciel rouge des usines, la cheminée

flambante de briques,

oui,

quand l'horaire à six heures trente, le soir,

c'était fini.

Dans le jardin

tout cela demeurant

revient, conduit.

Du haut des verbe présents, belle,

s'éprouve la révolte !

Un pas dans l'encre bleue

trop calme pour les enfants

parcourt le bruissement de la soirée,

brûle de défaire

le monde de champs et de machines,

interroge puisqu'elle sonne

l'horloge

en même temps que le clocher,

mais rien pour la panique !

Par la terre des talus qui s'effondre

et les scories brûlées de la chaudière

peu à peu s'apprend aussi

ce dur second savoir

et souvent il semble

qu'on devrait s'en détourner,

pesant les choses trop lourdes,

le minerai du monde détruit,

abandonné. Qui ne pleurerait en entendant

ce bruit formidable d'usine,

les conversations des ouvriers

comptant

le désespoir d'après-midi,

la part entière de servitude salariée,

l'impossible colère de tous.

Sur le visage d'une femme debout, cependant,

au sentiment failli des mots

participe son corps ; elle regarde

l'image redonnée de la rivière

s'enfuir à quelques pas

derrière le taillis jaune

et veut croire dans une issue

un souffle, l'été,

sous la crainte immobile.

C'est un instant flottant

dans l'attention

des cantres bleus sous la verrière ;

le ciment graisseux, l'odeur des colles,

la peluche de l'air :

parmi ces bâtiments, dirait-on,

rien n'appartient à personne,

la terre entière à nouveau

se fait petite et libre.

Par la porte large ouverte

la durée

resplendit dans les arbres doux,

dans l'incompréhensible loisir

qui élève et retient

chacun, dans son étonnement.

 


Roger DEXTRE
Oeuvres poétiques tome 1
éditions la rumeur libre, 2012

JUIN-JUILLET 2015

 

Mohammed El Amraoui, poète, performeur, animateur d’ateliers d’écriture et traducteur

proposera un atelier d'écriture autour de l'exil le samedi 20 juin de 9h30 à 13h (Bibliothèque d'Etude de Grenoble)

et sera l'un de nos poètes invités à la grande Nuit de la poésie le même jour à 18h !



Né en 1964 à Fès (Maroc), vit dans la région lyonnaise depuis 1989. Etudes de linguistique et de philosophie. Ecrit en français et en arabe. Se produit souvent en spectacles avec des musiciens. Figure dans plusieurs anthologies et livres collectifs. A participé à plusieurs festivals internationaux.

BERLUE 2


La ville
était atrocement serrée
entre mes doigts
et

je n’arrivais pas
à décoller
mes doigts de la ville

et
cela parce que
le reste de mon corps
était occupé par
le plaisir nerveux
et acharné
de ne pas lâcher
le seul arbre sain
inconnu de la ville
où je pouvais encore
suspendre des poèmes
à la manière d’amulettes

et cela parce que ce n’était,
ce n’était que
pendant le sommeil
de la ville
que les doigts de mon autre
main arrivaient
à s’insinuer
pour dessiner sur les murs
les choses les plus essentielles :

des arbres d’abord,
des livres d’enfants,
des machines à café,
des écrans imaginaires
limpides,
des points d’interrogation
et des levers de soleil natures. (...)

Mohammed EL AMRAOUI
Récits, partitions et photographies
éditions LA PASSE DU VENT, 2007

MAI 2015

Claire Rengade, comédienne, metteur en scène et auteur

est l'une de nos invitées au prochain Mardi de la poésie le 19 mai

ainsi que pour un atelier poétique le samedi 23 mai.

 

D’abord orthophoniste, elle fonde la compagnie théâtre Craie à Lyon en 1996 où elle est comédienne et metteur en scène. Après avoir créé plusieurs textes d’auteurs contemporains, elle écrit ses propres textes à partir de 2001, infusés de sa propre expérience parmi les gens qui sont des pays, pour entendre la parole à l’état sauvage et aller au monde pour parler de lui. Ses textes sont écrits pour la scène, prêts à dire pour comédiens, musiciens, circassiens et autres compositeurs. Même si la parole est ronde, une douzaine sont tracés dans les livres beaux des éditions Color Gang ou Espaces 34 ou mis en musique, en théâtre, en radio, en photos, en album, en documentaire et même en allemand.

on ne tire pas le fil on tient le tissu c’est cela l’univers

l’instant c’est le tissu
c’est comme la peau nue
le caoutchouc
l’univers est élastique justement
il bouge tout le temps
si tu imagines un ballon
tu gonfles tu vois grandir tout
si tu regardes les étoiles elles bougent
tu regardes la lumière tu vois l’expansion du monde
ça me rassure que ça s’arrête pas sinon qu’est-ce que je
deviens ?
je comprends mieux l’infini que le rien
le vrai mystère c’est le temps
on imagine que c’est une lumière
mais l’imaginer le voir plastique là
le temps c’est un mouvement
s’il y a une étoile qui se forme c’est un sans nous
les choses changent mais les choses changent dans un sens
les lois physiques sont symétriques en temps
un oeuf tombe et se casse on peut le regarder
les lois n’ont rien contre le mouvement inverse
et l’oeuf redevient entier
mais on comprend vraiment pas pourquoi
je peux dé-vieillir ?

 

Claire RENGADE

extrait du poème dans Bacchanales N°49 "Tous azimuts, poésie et sciences"  - Maison de la poésie Rhône-Alpes, 2013

AVRIL 2015

A l'occasion de la sortie de l'anthologie Bacchanales "Des chèvres noires dans un champ de neige", édition enrichie, Maison de la poésie Rhône-Alpes, 2014,

et de l'exposition "Denis Martinez, peintre algérien - et la poésie algérienne" (7 avril-10 juillet 2015)

Une élégie au lecteur de Baghdad

(extrait)

 

Ô lecteur de Baghdad,
Toi le gardien de l’étoile perdue
Toi le seigneur de la rose
Dans les déserts de l’absurde
Ô toi le garant de la parole cachée
Le couronné d’absence,
Paré de nostalgie
Lève-toi de ton sable,
De la poigne de la solitude
Et montre un peu
De ton secret divulgué
Toi l’Homme debout,
Au seuil du désir
Dissimulant les tremblements
Des prophètes partis
Vers
Des défaites
Non
Encore annoncées. (...)

 

Traduit de l’arabe par Kader Rabia

Zineb LAOUEDJ

Bacchanales "Des chèvres noires dans un champ de neige", édition enrichie - Maison de la poésie Rhône-Alpes, 2014

MARS 2015

JACK HIRSCHMAN

Il est l’un des grands représentants et en même temps l'un des grands dissidents, fraternel et virulent, de cette “beat generation” qui a explosé à partir de 1955 à San Francisco, et bouleversé rapidement la société et la culture des États-Unis. Avec la publication de ces Arcanes, Jack Hirschman fait entendre ici la voie - la voix - politique et libérée qu’il ajoute à ses prédécesseurs dont il est le cadet de dix à quinze ans. Il poursuit son œuvre majeure de “poète guerrier” et d’infatigable “street poet”.
Edité par la Maison de la poésie Rhône-Alpes (traduit de l’américain par Gilles B. Vachon), en résidence d’auteur en 2000 sur Saint-Martin-d’Hères, Jack Hirschman revient en France partager généreusement sa vision du monde, ses pensées utopiques et son regard critique.


Jack Hirschman sera le parrain du forum international "Peupler la poésie" les 27 et 28 février 2015 à Grenoble et accompagnera le Printemps des poètes 2015.

Poème aux poètes du Onze*


Entre la page où le cœur
lutte avec l’esprit,


et celle de l’oreille qui recevra enfin
– harmonie parfaite – des rameaux de lumière,


on trouve un volume de silence qui prononce
des mondes de mots – ils refusent qu’on les dénombre,


ce sont les trésors de l’indicible, la perpétuelle
naissance secrète des sortilèges


et la récolte qui ne finit jamais
sur les lèvres de ce baiser, le poème.


Jack Hirshman

Je sens qu'on me balance un coup de latte dans les reins,

Hors-série Bacchanales, Ed. Maison de la poésie Rhône-Alpes, 2011


* Dans les onze arrondissements de San Francisco, Jack Hirschman a ouvert depuis 2006 des ateliers d’expression poétique.

JANVIER-FEVRIER 2015

DANIEL MAXIMIN
Né à la Guadeloupe en 1947. poète, romancier, essayiste. Conseiller au Ministère de la Culture à Paris où il vit. Il est l’auteur de romans, au Seuil : L' isolé soleil, 1981 ; Soufrières, 1987 ; L île et une nuit 1996, d’un recueil de poèmes : l’invention des désidérades, Présence Africaine, 2000, prix Arc-en-ciel ; du récit Tu, c’est l’enfance, Gallimard, 2004, Prix Tropiques et de l'Académie française ; de l’essai les fruits du cyclone, Une géopoétique de la Caraïbe. éd. Seuil, 2006 et de la Guadeloupe Vue du ciel. présentation et anthologie poétique, H.C. éditions. 2008.

Être poète


Être poète
écrire pour respirer
chanter pour inspirer
livreur d’amour et d’alarme
embarqué dans tous les déluges on désaltère les fontaines
dans le désert seul voué à la noria
dévoué au rêve quand le soleil se pose
On révoque les maîtres
les souverains et les assujettis
on récuse la place du maître
avec ses monstres ses meurtres ses murs et ses armures
la place du plomb et de la peur du silence et du bruit
la vraie place forte de la mort éternellement mortelle
toujours recommencée
Mais la place assiégée par les flèches de la lumière
avisant les souterrains d’espoir
car au-dessous des tombes et des charniers
il y a l’humus et le limon des résistances fertiles
car au-dessus des gibets des croix et des statues
au-dessus des micros des codes et des prières
quand les dieux n’ont pas l’oeil sur leurs écritures
on délivre des paroles de pollen de sang de sève et de sisal
imaginant l’avenir pour l’horizon et la vigie
La page en sentinelle relève les mots de passe à la sortie
du temps
colporte la liberté sur les désespoirs antérieurs
éclaire l’astre sur le désastre le rythme sur le chaos
envole Shérazade sur un tapis de colibris.


Daniel Maximin

Bacchanales "Poésie Gratte-monde", 2008

NOVEMBRE-DECEMBRE 2014

« La poésie annule le temps mais, par ce geste, elle fonde aussi un souvenir absolu. Son travail de vérité convoque des parenthèses de l’avenir en révélant des passés et des présents que l’Histoire ne peut assouvir. Langue qui transforme la vie, et vie qui en retour la bouleverse, elle est la lumière d’un invisible qui raconte un monde qu’on ne voit pas à force de le voir. Le réel qui fuit devant nous chaque fois que nous voulons le saisir, revient dans nos bouches comme un couteau en faisant saigner nos paroles.

La poésie raconte des histoires de la poésie, et la poésie est une histoire que l’Histoire ne connaît pas. Exploratrice des inconnus du réel, elle devient l’inconnu fondamental qui nous constitue.
À l’heure où l’humanité oublie ses poèmes, le devoir de la poésie a le devoir de toutes ses mémoires. »

Serge Pey, parrain du Fetsival 2014
Une marche pour Antonio Machado
Toulouse 16 mai – Collioure 31 mai 2014
Extrait de La Boîte aux lettres du cimetière (Éditions Zulma, 2014).

SEPTEMBRE/OCTOBRE 2014

(...)

 

Dedans le bleu
                  Le salarié
                  L’employé
                  Le travailleur
                  L’homme actif


                  Emploi du temps – là-bas
                  Le temps employé
                  Salaire contre sueur


L’eau bue par le bleu      Bleu délavé
Ton nom cousu dedans.

 

 
Rentrer chez soi et quitter le bleu
Défaire l’habit
Déposer la toile

Redonner vie
Au père, au mari, au copain


Suspendre le bleu.


Journée achevée
Les heures ont été données
Travail terminé


         La vie d’avant

 

(...)

 

 

Extrait du texte "Bleu suspendu" de Fabienne Swiatly 

écrit lors de la résidence d'auteur "Au Boulot" à la Maison de la poésie Rhône-Alpes (janvier-juin 2014)

 

JUILLET / AOÛT 2014

Un grain de peau
Un grain de voix
Il faudra tout oublier
Dans le sablier
Restera la plage
Sans visage
Sans contour
Sans retour
Juste ce poids
L'envol d'oiseau !

 


Sylvie Brès
Cœur troglodyte, éditions Castor Astral, 2014

JUIN 2014

C'était une fois, c'était toujours.

La poésie n'est pas
une solution
Aucune solution
n'est une poésie

Une pierre n'est pas
un phénomène optique
Aucun phénomène optique
n'est une pierre

Une chaise n'est pas
un homme assis
Aucun homme assis
n'est une chaise

Ce cerisier n'est pas
un arbre
Aucun arbre
n'est un cerisier

La neige n'est pas
une lumière
Aucune lumière
n'est une neige

La poésie n'est pas
une solution
Aucune solution
n'est une poésie

En chantant
on découpe sans bouger
les lèvres de ce qui nous embrasse
car nous avons faim
d’avoir faim
et nous vengeons notre bouche
d’avoir été mangée

A force de regarder le ciel
nous faisons boiter
l'infini
qui ne s’arrête pas de marcher
comme un mendiant aveugle

La nuit lui donne parfois
sans nous
la monnaie d’une étoile

La beauté qui se perd
nous aime toujours
de nous
avoir perdu

L'idéal d'une carte
du monde
est d'être sans
le monde
(Tout idéal d'une carte
est d'être le contour
d'une terre
qui n'existe pas)

L'idéal d'une étoile
dans le ciel
est d'être sans
la nuit
(Tout idéal d'une étoile
est d'être la lumière au centre
de la lumière)

L'idéal d'un bâton dans le feu
est d'être sans
la main
qui le tient
(Tout idéal d'un bâton
est d'être la main
qui le brûle)

L'idéal d'une aile
est d'être sans
oiseau
(Tout idéal d'une aile
est d'être le ciel
qu'elle vole)

L'idéal d'un soulier
sur le chemin
est d'être sans
le chemin
(Tout idéal d'un soulier
est d'être le ciel
qu'il ne chausse pas)



Serge Pey

MAI 2014

Du général au particulier


En général les généraux
exècrent les pacifistes
à quoi bon leurs étoiles
qui donc les saluerait
après le désarmement !

En général les généraux
préfèrent la bombe à la colombe
nonobstant admettez
Messieurs les généraux
qu’en général il vaut mieux
un lâcher de colombes
qu’une seule bombe !

C’est pourquoi par tactique
Messieurs les généraux
je préfère généralement
un Picasso -at home-
aux généraux à particules…


Michel Ménaché

18.8.88

Ectoplasme à plumes rouges et bonnet de nuit
(Editions La Bartavelle, 1991)

AVRIL 2014

De longs jours et de longues nuits nous vivons en ces lieux ou les chevaux, même morts, encore cavalent à la folie, crin hérissé sous les rafales, écorniflant au gré des bruyères ou des forêts l'instant de répit qu'il faut pour éclaircir les tourments de l'infini et continuer la course, ensemble, vers de lointaines et fraternelles utopies.
Nous ne connaissons ni caparaçon ni mèche de cravache, seulement menés que nous sommes par les désordres voulus du vent, le tremblement confus des étoiles dans l'eau des lacs, l’obstination des grands arbres à défier le carnage du temps. Le plus souvent seul le silence nous sert de signe de reconnaissance et nous savons aussi comment appréhender l'aube sans avoir même à la nommer.
Notre liberté n'est pas celle du cavalier pomponné comme pour la parade et caracolant sur l'esplanade en plein soleil ; elle tient au contraire tout entière dans les quelques mots fragiles que trace le poète d'une plume incertaine sous la lumière rouge de la lune.

Pierre Autin-Grenier
"Les Radis bleus" (extrait inédit)

(site du Printemps des poètes)

MARS 2014

Dans le cadre du 16e Printemps des poètes "Au coeur des arts"

 

"Il ne suffit pas d’un tas de maisons pour faire une ville

Il faut des visages et des cerises

Des hirondelles bleues et des danseuses frêles

Un écran et des images qui racontent des histoires..."

 

Tahar Ben Jelloun

poème sur la ville, 2006

 

FÉVRIER 2014

Techniques de reconstruction


Berlin
Est-Ouest
Ost-West
U-bahn
S-bahn
Métro bus                                     se perdre


Du haut des ponts
Le désordre du ciel
Le surgissement des tours
Des cheminées
Des poteaux électriques
Wassertürme                                terrains vagues


Où sont les traces ?
Wo sind die spuren ?
Avancer dans la ville
Pierres d’achoppement
Trébucher sur un bout de mémoire
Les oiseaux agitent le ciel
Avancée des bicyclettes
Sonnettes aigues :                         aufpassen bitte !


Potsdamer platz
La ville qui se creuse
La ville qui se déplace
Qui s’élève
Qui se cherche une forme
Et se donne de la hauteur
La ville se construit un avenir
Et ignore mon passé                       reconstruction


Transparence architecturale
Le commerce étale ses marques
Rien à cacher, tout à vendre
Daimler Benz, Sony
H&M, United of Benneton
Zara, Dunkin Donuts
Mac Donald, Virgin
The body shop                               modernité


Rapporter un bout du mur
Mais le mur est parti
Die mauer ist weg
Les murs ne tombent pas
Ils changent de territoires
Reste la carte postale
Avec son éclat de béton                  payer le prix


U-bahn
S-bahn
Métro bus
Quartier est
Ça se défait
Ça se démonte
Le ciel en ferraille
Echafaudages découpés au chalumeau
Ville morcelée dans les bennes        déconstruction


Mon frère
Il faisait cela
Monter des échafaudages
Pour les pays de l’Est
Pour gagner du fric
Pour changer de vie
Il a construit ce qui se déconstruit aujourd’hui      S


L’hiver la ferraille qui gèle
Ne pas manipuler sans les gants
Ne pas se brûler la peau
Mon frère là-haut, si haut
Mein bruder da oben
Et la trouille parfois
C’est haut, là-haut
Avec un verre de trop                   ouvrier spécialisé
Il aimait l’Allemagne de l’Est
Il aimait les filles de là-bas
Die ostmädels
Il les disait faciles
Il avait l’argent facile
Ils se payaient des filles de l’Est
Et tombaient parfois amoureux
C’est mieux que de tomber des échafaudages
                                                   charpente métallique


J’ai dit je pars là-bas.
Il a répondu : méfie-toi du vent d’est
Ost wind
Le froid si terrible
Il avait dit vrai
Le gris du ciel
Dans le cadre de la fenêtre
Les arbres frissonnent
Mon frère engloutit ses rêves dans les bars
Bois mon frère bois
Laisse tes soucis à la maison
Il ne travaille plus sur les chantiers
Resté au sol
Trop vieux pour la rouille            recyclage


Ville déconstruite, ville reconstruite
Eine so grosse stadt
C’est vertigineux Berlin vue du Reichstag savoir-faire.

 

Fabienne Swiatly

Bacchanales n°49 "Tous azimuts, poésie et sciences", 2013


N.B. La majuscule des noms communs en allemand n’a pas été
conservée pour une meilleure lisibilité en français.

JANVIER 2014

AVT_Jean-Metellus_1889 (www.babelio.com)
AVT_Jean-Metellus_1889 (www.babelio.com)

Né en 1937 à Jacmel (Haïti). Neurologue, docteur en linguistique, romancier : Jacmel au crépuscule, La famille Vortex, la parole prisonnière, La vie en partage, Toussaint Louverture le Précurseur… dramaturge : Anacaona, Colomb, Le pont rouge, Le cacique Henri… essayiste : Haïti une nation pathétique, Voyage à travers le langage, Vive la dyslexie… et poète : Au Pipirite chantant, La peau et autres poèmes, Éléments, Jacmel toujours, La main et autres poèmes, Voix nègres, voix rebelles, voix fraternelles, Visages de femmes, Hommes de plein vent, Hommes de plein ciel, Souvenirs à vif (Haïti), Empreintes (Éditions de Janus, 2013). Grand Prix International de Poésie de langue française L. S. Senghor (2006), Grand Prix de Poésie de la Société des Gens de Lettres (2007), Grand Prix International de Littérature francophone B. Fondane (2010), Grand Prix de la francophonie, Académie française (2010). Il est traduit en plusieurs langues. [http://www.jeanmetellus.com]

Jean Métellus est décédé le samedi 4 janvier 2014.

Le répit assure la rémission
Incite à la contemplation
À l’imagination
Invite la main à l’innovation
La main désormais illuminée
Sortie des limbes
Fait profession de pureté
À la fois sage et active
Elle touche, modèle et sculpte
Bénit, maudit,
Prie et châtie
Transmet et reçoit
Crée et détruit
Grave et immortalise
Fixe et conserve
Brillante synthèse de la vie
Elle prononce la justice
Et consacre la paix

 

Jean MÉTELLUS

Poème extrait du recueil « La main et autres poèmes »
(Éditions de Janus, Paris, 2010)

DÉCEMBRE 2013

Nelson Mandela
Credit photo GIANLUIGI GUERCIA-AFP

Il s'agit d'un poème que William Ernest Henley (1849-1903), poète/écrivain britanique, écrivit sur son lit d'hôpital suite à une amputation du pied en 1875.

 

Ce poème est selon William Ernest Henley une démonstration de sa resistance à la douleur suite à son amputation.

Sans titre initiale ce poème fut intitulé "Invictus" (Invincible, dont on ne triomphe pas, invaincu en latin) par Arthur Quiller-Couch en 1900.

 

Poème  favori de Nelson Mandela qui l'avait écrit sur les murs de sa prison. Il le lisait et relisait chaque jour, et il explique lui même que c'est probablement ce qui l'a fait tenir dans les moments les plus sombres.

Invictus (Texte original de 1931)


Out of the night that covers me,
Black as the pit from pole to pole,
I thank whatever gods may be
For my unconquerable soul.

In the fell clutch of circumstance
I have not winced nor cried aloud.
Under the bludgeonings of chance
My head is bloody, but unbowed.

Beyond this place of wrath and tears
Looms but the Horror of the shade,
And yet the menace of the years
Finds and shall find me unafraid.

It matters not how strait the gate,
How charged with punishments the scroll,
I am the master of my fate :
I am the captain of my soul.

 

William Henley

 

 

Une traduction (d'après la VF du film Invictus - 2009, Clint Eastwood)

 

Invaincu


Dans les ténèbres qui m’enserrent,
Noires comme un puits où l’on se noie,
Je rends grâce aux dieux quels qu’ils soient,
Pour mon âme invincible et fière,

Dans de cruelles circonstances,
Je n’ai ni gémi ni pleuré,
Meurtri par cette existence,
Je suis debout bien que blessé,

En ce lieu de colère et de pleurs,
Se profile l’ombre de la mort,
Et je ne sais ce que me réserve le sort,
Mais je suis et je resterai sans peur,

Aussi étroit soit le chemin,
Nombreux les châtiments infâmes,
Je suis le maître de mon destin,
Je suis le capitaine de mon âme.

 

William Henley

NOVEMBRE 2013

©Laurence Vielle
©Laurence Vielle

LAURENCE VIELLE
Née en 1968 à Bruxelles où elle vit. Comédienne et poète, elle a suivi des stages avec D. Fo, A. Vassiliev, I. Pousseur,... joué dans des films, enregistré avec la compagnie Carcara le disque Voix d’eau, et a été de nombreuses fois primée, en partie, par le prix de la fiction radiophonique en 2003 pour Ca y est, je vole ! « J’aime allier sur le plateau toutes sortes d’écritures : l’image, la danse, les mots, la musique… Je crée avec des gens que je retrouve sur mon chemin. Compagnonnages. Je marche dans mon quartier, dans les rues, les campagnes, et je glane… Il y a des glaneurs de légumes, de boutons, de cartes postales, de rebuts, de bouts de ficelles. Moi ce sont les mots, les mots des autres, et les rythmes du monde. Et puis j’écris. Et j’aime dire ces mots-là. » L. Vielle a publié en 2007 État de marche (Avec J.M. Agius, Maelström éd.) et La récréation du monde (Bookleg #27). Elle anime divers ateliers d’écriture. Son site : [www.etatdemarche.net]

Clic


ça permet ça n’est-ce pas ?
la pluie bat les toits, une pensée me traverse
tout de suite je te le dis
ça permet ça n’est-ce pas tout de suite dire
tout de suite la pensée traduite en mots écrits sur papier
qui existe même pas,
écran où s’alignent lettres
que doigts frappent sans encre
et tout de suite chez toi ta boîte aux lettres sans
enveloppes, sans timbres
ça permet ça n’est-ce pas ?
ma pensée tout de suite chez toi t’attends même pas
ça arrive à peine j’ai poussé sur envoyer clic ça arrive
ça permet ça permet ça ça
tout de suite chez toi clic
assise dans ton salon mais pas là clic
bavarde pas là clic
parlante pas là clic
babbeleuse pas là clic
et même pas l’odeur du papier
même pas la lettre à tenir en doigts
ça permet ça n’est-ce pas
tout de suite de suite là instantané chez toi
là tout de suite
là attrape allez lis t’as pas lu ? allez dis lis allez allez
c’est pas possible que t’aies pas lu là le tout de suite
ça se lit vite clique et lis clique et lis le tout de suite là
tout de suite là clique dessus puis renvoie l’impression
qu’t’as
ça vite l’impression sans penser
vite l’impression dis vite j’attends derrière l’écran
ça permet ça permet ça permet ça permet ça permet ça
ça ça ça ça ça
tu vois ? peux même me voir si t’veux si t’veux clique
ailleurs et tu m’vois
hé c’est moi t’as vu tout d’suite là
t’as vu ?
sans odeur sans texture suis là
j’te souris j’t’écris
allez ça permet ça dis
le tout possible tout de suite
clic
satellite dans l’espace
m’installe
chez toi
sans corps
satellite dans l’espace
clic
me fait voir
ta maison
me fait voir planète mars
clic
me fait voir lune étoiles astéroïdes
clic
j’y suis pas mais j’y suis et j’te vois
ça permet ça
le tout possible tout de suite
et quand tu m’parles
vraiment là
à mon oreille
j’y suis pas.

 

Laurence VIELLE

Texte publié dans la revue Bacchanales n°49 : Tous azimuts, poésie et sciences (nov. 2013)

OCTOBRE 2013

«Je veux vivre dans un pays où il n'y ait pas d'excommuniés.
Je veux vivre dans un monde où les êtres soient seulement humains, sans autres titres que celui-ci, sans être obsédés par une règle, par un mot, par une étiquette.
Je veux qu'on puisse entrer dans toutes les églises, dans toutes les imprimeries.
Je veux qu'on n'attende plus jamais personne à la porte d'un hôtel de ville pour l'arrêter, pour l'expulser.
Je veux que tous entrent et sortent en souriant de la mairie.
Je ne veux plus que quiconque fuie en gondole, que quiconque soit poursuivi par des motos.
Je veux que l'immense majorité, la seule majorité : tout le monde, puisse parler, lire, écouter, s'épanouir.
»


Pablo NERUDA

Aujourd'hui combien d'heures tombent, tombent

dans le puits, dans la nasse, dans le temps:

elles sont lentes mais ne prennent de repos,

elles tombent, se rassemblant

au début comme des poissons,

puis comme des pierres lancées ou des bouteilles.

En bas, les heures

avec les jours s'entendent,

avec les mois,

avec les souvenirs fumeux,

avec des nuits désertes,

des femmes, des habits, des trains et des provinces,

le temps

s'accumule, et chaque heure

se dissout en silence,

s'effrite et choit

dans l'acide aux vestiges,

dans les eaux noires

dans la nuit sens dessus dessous.

 

Pablo NERUDA

"La rose détachée" , traduction de Claude Couffon, Edition Gallimard, 1979

SEPTEMBRE 2013

©Joanna Mico
©Joanna Mico

Joanna MICO est née en 1972 et réside dans la Drôme. Elle a réalisé de nombreuses expositions et lectures de ses « textures », animé divers ateliers, publié dans des revues et chez des éditeurs de poésie (L'Entretoise, N4728, Ed. Isabelle Sauvage, Bacchanales, Ed. Castells …).

www.artmajeur.com/mico

 

« c'est en perdant la possibilité de crier que les mots viennent me dire

j'ai besoin d'eux comme d'un pont entre moi et les autres

les Dogon m'enseignent que la parole tisse le monde

je relie alors mes mots par des fils, les suspend, les livre, à nu, les lis

puis mon ventre tourne une page,

devenue mère dans un corps-à-corps intime avec la filiation,

tisser devient mon écriture,

recherche fils à fils, croisés, noués, pris, laissés, flottés, d'un juste équilibre offert à la beauté des mondes,

mes poétissages sont une approche du lien au travers du silence, de la répétition et de la transmission. »

 

Joanna MICO est née en 1972 et réside dans la Drôme. Elle a réalisé de nombreuses expositions et lectures de ses « textures », animé divers ateliers, publié dans des revues et chez des éditeurs de poésie (L'Entretoise, N4728, Ed. Isabelle Sauvage, Bacchanales, Ed. Castells …). www.artmajeur.com/mico

 

« c'est en perdant la possibilité de crier que les mots viennent me dire

j'ai besoin d'eux comme d'un pont entre moi et les autres

les Dogon m'enseignent que la parole tisse le monde

je relie alors mes mots par des fils, les suspend, les livre, à nu, les lis

puis mon ventre tourne une page,

devenue mère dans un corps-à-corps intime avec la filiation,

tisser devient mon écriture,

recherche fils à fils, croisés, noués, pris, laissés, flottés, d'un juste équilibre offert à la beauté des mondes,

mes poétissages sont une approche du lien au travers du silence, de la répétition et de la transmission. »

 

©Jean-Baptiste Cabaud
©Jean-Baptiste Cabaud

Jean-Baptiste CABAUD est né en 1970, vit à Lyon. Après des années passées dans le graphisme, il se consacre depuis dix ans entièrement à la poésie, écrite, dessinée ou parlée. Ses textes, plusieurs fois traduits, sont publiés en livres (Le Petit Inconnu au ballon, illustré par Fred Bernard, Éd. Le Baron Perché ; Les Mécaniques, Éd. À Plus d'un Titre) et en revues (Voix d'Encre, Mercure Liquide, Harfang, Teckel, Triages, Bacchanales…). Nombreuses lectures en France et à l'étranger, seul ou en performance de groupe (www.saintoctobre.com).

Anime des rencontres et ateliers auprès d'enfants, d'adultes ou de publics en difficulté et assure la responsabilité de projets graphiques et éditoriaux (Éd. La Passe du Vent/Literaturwerkstatt de Berlin, Éd. À Plus d'un Titre, Éd. de Phénicie…).

 

Dernière parution : Le Livre pour sortir au jour, créé avec la peintre Magali Mélin, éditions Le Pédalo Ivre, 2013.

 

 

tu as donné de toi ce qu’on t’a arraché, vieux pays lithuan, donné la gorge de tes habitants aux ours et l’hiver, autant qu’il fut long, tu n’as pas réussi à en mourir. donné, vieux pays, ta capitale, perdue au long d’étranges années, et donnée encore l’attente qui l’a vue revenir. perdue donnée, ta langue, enfouie aux écoles seulement clandestines des appartements. tu portes cette charge d’hésitation et de grandeur dans les yeux de tes habitants. somnambule, toi, ton regard est net mais ta tête ailleurs. comme un qui serait dans le monde sans croire à sa réalité. tu te réveilles et demain sera à toi.

 

~

 

tes trolley n’ont pas d’âge, vilnius. archaïques ou flambants, roulent disparates sur le sol pavé morcelé par l’infatigable gel. percent réguliers la chape de froid qui force le rythme de ton rythme. sont ton cœur, vilnius, quand tout ici en toi sent l’hiver et l’abnégation forcée que la vie doit lui rendre. les gens voyagent en silence. ouvert là mon premier livre de l’un de tes poètes : aux premières pages sans cesse, la mort de la femme, rubans éternels, souvenir envahissant, jusqu’aux confins, de la grâce à jamais perdue et l’insondable mélancolie. à la morte. brumes. lassitude.

 

~

 

il faut passer la porte, deux fois, vieux pays, toujours. au sas se décharger. tu rajoutes chez toi fenêtres sur fenêtres, faïences réfractaires, chaudières à gaz. tout est visible, accessible toujours. de bois ancien ou de béton soviétique, ne peut s’empêcher, ton architecture, de parler du long hiver. deux fois toujours, il faut passer la porte, la fille aux longues jambes, jupe épaisse, collants opaques et chaussettes de laine, emmitouflée, emmitouflé je la suis elle entre, se retourne parlant, une libération subtile. sourit. défait écharpe, bonnet. superpose aux écharpes et bonnets entassés. vêtements fourrés. sourit, la fille, à l’abri. reprend vie à la chaleur, au monde qui se réfugie. m’entraîne. heureuse d’être, comme les autres, contre l’hiver, entre les autres.

 

 

Jean-Baptiste Cabaud

 

La couverture vivante

 

 

femmes de nos femmes tissons de fils en fils d’homme en homme

femmes de nos femmes tournons le monde

et dans nos mains la pluie dans nos mains la pluie

et dans nos mains le ventre le ventre de mères en mères

 

nous donnons la pluie et donnons la main la pluie et parole

 

la bouche cousue nos mains nous disent

le chemin d’une langue de terre à une autre

le chemin de mère d’une langue à une autre

 

femmes de nos femmes les yeux humides et dorment après leurs fils après les hommes et la pluie

 

femmes de nos femmes couvrons le monde

mères de nos mères avec nos mains

donnons parole

 

femmes de la fibre les yeux entre le vide

femmes de la fibre battons l’écorce

femmes de nos mères souffrons le geste

notre peau sur le monde

femmes dans le jour de nos femmes sur la nuit

 

sous nos pas saccagés une joie se lève

et murmure je ferai un nid, je ferai un nid

 

il y a parole dans l’étoffe, soy-nè so:to

 

femmes de nos femmes portons l’enfant dans le dos

et dans le dos l’enfant dort avec sa paix

femmes de nos femmes portons le monde dans le dos

et dans le dos le monde murmure

je ferai un nid, je ferai un nid

 

 

Joanna Mico


JUIN/JUILLET 2013

©Gabeba Baderoon
©Gabeba Baderoon

Gabeba Baderoon est née en 1969 à Port Elizabeth. Elle est docteur en anglais et spécialiste de l’Islam dans les arts en Afrique du Sud durant la période coloniale. Elle est invitée dans le monde entier pour des conférences et des lectures lors de festivals internationaux de poésie. Elle partage sa vie entre l’Afrique du Sud et la Pennsylvanie où elle est chargée de cours à l’Université de Penn State. Lauréate du Prix de Poésie Daimler Chrysler pour l’Afrique du Sud en 2005, elle a publié 4 livres.

©Vonani Bila
©Vonani Bila

Vonani Bila est né en 1972. Poète, musicien, rédacteur en chef de la revue de poésie Timbila, il a écrit huit livres de récits en anglais et en langue tsonga pour les lecteurs adultes récemment alphabétisés. En 2003, il édite son premier CD musique et poésie, Dahl Street. Est invité dans différents festivals internationaux de poésie. Il est traduit dans plusieurs langues, en français dans l’anthologie Afrique du sud, une traversée littéraire, Institut Français, 2011.

True

 

To judge if a line is true,
banish the error of parallax.
Bring your eye as close as you can
to the line itself and follow it.

A master tiler taught me this.

People wish to walk where he has kneeled
and smoothed the surface.
They follow a line to its end
and smile at its sweet geometry,
how he has sutured the angles of the room.

He transports his tools by bicycle –
a bucket, a long plastic tube he fills with water
to find a level mark, a cushion on which to kneel,
a fine cotton cloth to wipe from the tiles the dust
that colours his lashes at the end of the day.
He rides home over ground that rises
and falls as it never does under his hands.

He knows how porcelain, terracotta and marble hold
the eye. He knows the effect of the weight
of a foot on ceramic. Terracotta’s warm dust
cups your foot like leather. Porcelain will appear
untouched all its life and for this reason
is also used in the mouth.

To draw a true line on which to lay a tile,
hold a chalked string fixed
at one end of a room and whip
it hard against the cement floor.

With a blue grid, he shakes out
the sheets of unordered space, folds
them into squares and lays them end on end.
Under his knees, a room will become whole and clear.

 

Gabeba Baderoon

 

© 2003, Gabeba Baderoon
From: _Matter 3_
Publisher: Leigh Money and Emily Pedder, Sheffield
ISBN: 0954315014

 

Droite

 

Pour juger si une ligne est droite,

bannir l’erreur de perspective.
Poser son œil aussi près que possible

de la ligne elle-même et la suivre.

 

C’est un maître carreleur qui me l’a appris.

 

Des gens aiment marcher là où il s’est agenouillé

et a lissé la surface.

Ils suivent une ligne jusqu’à son extrémité

et sourient à son exquise géométrie,

à la façon dont il a soigné les angles de la pièce.

 

Il transporte ses outils à vélo –

un seau, un long tube de plastique qu’il remplit d’eau

pour déterminer un niveau, un coussin pour poser ses genoux,

un fin chiffon de coton pour enlever la sciure des tomettes

qui colore ses cils en fin de journée.
Il connaît l’effet de la porcelaine, de la terre cuite et du marbre

sur le regard. Il connaît l’effet du poids

d’un pied sur la céramique. La chaude poussière de te rre cuite enveloppe

le pied comme du cuir. La porcelaine va rester

intacte toute sa vie, c’est pourquoi

on l’utilise aussi dans la bouche.

 

Pour tracer une ligne droite sur laquelle poser du carrelage,

Tenir une corde enduite de craie fixée

A l’extrémité d’une pièce et la fouetter

fort contre le sol en ciment.

 

Il superpose sur l’espace brut

Une bâche à grille bleue

Le divise en carreaux de bout en bout.

Sous ses genoux, la pièce deviendra entière et clqaire.

 

La nuit, il rentre chez lui suu un sol plein de bosses

et de creux comme cela n’arrive jamais sous ses mains.

 

Gabeba Baderoon

 

Traduction Denis Hirson

 

© 2003, Gabeba Baderoon
From: _Matter 3_
Publisher: Leigh Money and Emily Pedder, Sheffield
ISBN: 0954315014

 

 

Donne-moi de l’amour, Rwanda

 

Donne-moi de l’amour, Rwanda

Les fleurs qui réconfortent mon cœur

Sont encore épanouies,

Les abeilles en récoltent le miel,

Même les vaches mettent bas leurs petits.

 

J’en ai assez de la haine ― de l’arrogance,

Ils m’ont coupé l’appétit.

Jour et nuit

Manquent les youyous

Rien que l’écho des bombes et des fusils.

 

Mon cœur est paisible, Afrique,

Mais il a en lui un trou

Causé par un criquet et par la sécheresse.

Mon cœur en a assez

Inondé qu’il est de cascades de sang.

 

J’en ai assez.

Assez de voir des gens tomber

De faim,

Les vieux debout dans le courant

Des cours d’eau.

J’en ai assez, donne-moi de l’amour, Rwanda.

 

Je m’agenouille, pour vous dire,

Anciens, dieux de l’Afrique,

De Tombouctou à Ife et à Ogun :

Qu’est-ce que les enfants de l’Afrique ont à manger ?

 

Les enfants du Rwanda ont fui leur patrie ―

Les enfants du Rwanda se sont noyés ―

Les enfants du Rwanda ont disparu comme des insectes ―

Où est l’O. U. A. ? Où est l’O. N. U. ?

 

Mais pourquoi l’Afrique est-elle une tragédie ?

Où est l’amour de Lumumba ― Sékou Touré ―

Mashele ―Cabral ―Mandela ?

L’Éthiopie, nous en avons assez

Le Soudan, nous en avons notre compte

Le Sahara, nous avons craché notre salive.

L’Angola, le Mozambique, la Bosnie, le Libéria,

Haïti, le Cameroun, l’Amérique latine,

Et vous n’avez pas besoin de me rappeler Nagasaki, Hiroshima.

 

J’en ai assez du sang,

Je ne suis encore qu’un petit enfant,

Je souffre tant j’ai faim

 

Sous le soleil qui tape

Pendant que l’État achète des explosifs

Et qu’on n’entend pas le bébé pleurer.

 

Donne-moi de l’amour, du miel et du lait,

Rwanda, ma beauté !

 

La Lutte n’est-elle pas

Une femme

Aux seins gorgés ?

 

Vonani Bila

 

Traduction Denis Hirson

 


MAI 2013

©Maram al-Masri
©Maram al-Masri

Née en Syrie, Maram al-Masri vit en France. Poète et traductrice, elle a publié l'anthologie Femmes poètes du monde arabe (Le Temps des Cerises/MPRA, 2012). Parmi ses autres publications : Les âmes aux pieds nus (Le Temps des Cerises, 2009), recueil sur les violences faites aux femmes, et Ma bouche est une fontaine (éditions Bruno Doucey, 2011). Elle écrit en arabe et en français et ses textes sont traduits en plusieurs langues.

Dernier recueil venant de paraître :

"Elle va nue la liberté" - Edition bilingue

Collection "L'autre langue" : des recueils poétiques destinés à accueillir ces étranges étrgangers qui font le choix d'écrire en français.

Editions Bruno Doucey en partenariat avec la Maison de la poésie Rhône-Alpes et le Merle moqueur. 128 pages • broché • 2013 • 13,5 x 17,5 • Prix : 15 €

L’avez-vous vu ?

Il portait son enfant dans ses bras
et il avançait d’un pas magistral
la tête haute, le dos droit
Comme l’enfant aurait été heureux et fier
d’être ainsi porté dans les bras de son père
Si seulement il avait été
vivant

 

Maram al-Masri

Extrait de "Elle va nue la liberté" - Edition bilingue

Collection "L'autre langue" : des recueils poétiques destinés à accueillir ces étranges étrgangers qui font le choix d'écrire en français.

Editions Bruno Doucey en partenariat avec la Maison de la poésie Rhône-Alpes et le Merle moqueur. 128 pages • broché • 2013 • 13,5 x 17,5 • Prix : 15 €

 

AVRIL 2013

Dans le cadre du 15e Printemps des Poètes "Les voix du poème"

©Miguel-Sanchez-Martin-RATP
©Miguel-Sanchez-Martin-RATP

Jean-Pierre SIMEON :  Poète, romancier, dramaturge, critique et directeur du Printemps des Poètes.


Jean-Pierre SIMEON est né en 1950 à Paris. Professeur agrégé de Lettres Modernes, il a longtemps enseigné à l’Institut Universitaire de Formation des Maîtres de Clermont-Ferrand, la ville où il réside. Il est l’auteur de nombreux recueils de poésie, de romans, de livres pour la jeunesse, de treize pièces de théâtre, d’un essai sur le théâtre et un sur Laurent Terzieff.

Son œuvre poétique lui a valu de nombreux prix. Il a participé à la création de plusieurs festivals et revues, ouvrant toujours la poésie au plus grand nombre.

Oui je sais que

la réalité a des dents

pour mordre

que s'il gèle il fait froid

et que un et un font deux

 

je sais je sais

qu'une main levée

n'arrête pas le vent

et qu'on ne désarme pas

d'un sourire

l'homme de guerre

 

mais je continuerai à croire

à tout ce que j'ai aimé

à chérir l'impossible

buvant à la coupe du poème

une lumière sans preuves

 

car il faut être très jeune

avoir choisi un songe

et s'y tenir

comme à sa fleur tient la tige

 

contre toute raison

 

 

Jean-Pierre Siméon

Extrait de Ici, Cheyne, 2009

MARS 2013

photographies : @ les auteurs


AIME CESAIRE (1913 – 2008)

Poète, dramaturge et homme politique,

il a joué a joué un rôle considérable dans

la prise de conscience des intellectuels noirs d'Afrique

et des Caraïbes.

Il a établi avec Léopold Sédar Senghor, le concept de "négritude".

GABRIEL COUSIN (1918 – 2010)

Poète grenoblois, dramaturge

et formateur, ayant marqué plus d’une

génération d’acteurs de talent.

PABLO NERUDA (1904 – 1973)

Originaire du Chili, poète, écrivain, diplomate, homme politique.

Il reçoit le Prix national de Littérature en 1945.

Il entre dans la clandestinité en 1948.

Il reçoit le Prix mondial de la Paix en 1950 et revient au Chili en 1952.

Il obtient le Prix Nobel de Littérature en 1971.


PROPHETIE

 

là où l'aventure garde les yeux clairs
là où les femmes rayonnent de langage
là où la mort est belle dans la main comme un oiseau
   saison de lait
là où le souterrain cueille de sa propre génuflexion un luxe
   de prunelles plus violent que des chenilles
là où la merveille agile fait flèche et feu de tout bois

là où la nuit vigoureuse saigne une vitesse de purs végétaux

là où les abeilles des étoiles piquent le ciel d'une ruche
   plus ardente que la nuit
là où le bruit de mes talons remplit l'espace et lève
   à rebours la face du temps
là où l'arc-en-ciel de ma parole est chargé d'unir demain
   à l'espoir et l'infant à la reine,

d'avoir injurié mes maîtres mordu les soldats du sultan
d'avoir gémi dans le désert
d'avoir crié vers mes gardiens
d'avoir supplié les chacals et les hyènes pasteurs de caravanes

je regarde
la fumée se précipite en cheval sauvage sur le devant de

  la scène ourle un instant la lave de sa fragile queue de

  paon puis se déchirant la chemise s'ouvre d'un coup la

  poitrine et je la regarde en îles britanniques en îlots
  en rochers déchiquetés se fondre peu à peu dans la mer
  lucide de l'air
où baignent prophétiques
ma gueule
                 ma révolte
                                   mon nom.

 

Aimé Césaire

"Les armes miraculeuses"

Ed. Poésie/Gallimard

TORTURES 58

 

Que les femmes se lèvent et se mettent en

marche.

 

Que les jeunes filles, que les mères, se lèvent et

crient.

 

Que les épouses, les amantes, dont le ventre a

senti l'inoubliable fusion, se lèvent et s'assemblent.

 

Que les amoureuses se dressent et montrent leur

ventre desséché, minéralisé, inutilisé tant que des

bourreaux encercleront la verge de l'homme des bagues

de la dynamo.

 

Gabriel Cousin, Mai 1958

"Nommer la peur, poèmes politiques"

Gabriel Cousin - Jean Perret

Ed. PJO "J'exige la parole" Pierre Jean Oswald

LA POESIE

Et ce fut à cet âge... La poésie
vint me chercher. Je ne sais pas, je ne sais d'où
elle surgit, de l'hiver ou du fleuve.
Je ne sais ni comment ni quand,
non, ce n'étaient pas des voix, ce n'étaient pas
des mots, ni le silence:
d'une rue elle me hélait,
des branches de la nuit,
soudain parmi les autres,
parmi des feux violents
ou dans le retour solitaire,
sans visage elle était là
et me touchait.

Je ne savais que dire, ma bouche
ne savait pas
nommer,
mes yeux étaient aveugles,
et quelque chose cognait dans mon âme,
fièvre ou ailes perdues,
je me formai seul peu à peu,
déchiffrant
cette brûlure,
et j'écrivis la première ligne confuse,
confuse, sans corps, pure
ânerie,
pur savoir
de celui-là qui ne sait rien,
et je vis tout à coup
le ciel
égrené
et ouvert,
des planètes,
des plantations vibrantes,
l'ombre perforée,
criblée
de flèches, de feu et de fleurs,
la nuit qui roule et qui écrase, l'univers.

Et moi, infime créature,
grisé par le grand vide
constellé,
à l'instar, à l'image
du mystère,
je me sentis pure partie
de l'abîme,
je roulai avec les étoiles,
mon coeur se dénoua dans le vent.

Pablo Neruda

"Mémorial de l'île Noire", 1964